Selon Els Franssen, le bois devrait être caractérisé sur la base de critères de performance afin de permettre au bois local de trouver pleinement sa place aux côtés des autres essences. Aujourd’hui, le marché privilégie encore un nombre limité d’essences de bois tropical. Une problématique relevée dans le cadre du projet Interreg CASCO Vlaanderen-Nederland qui a aussi son sens sur le territoire France-Wallonie-Vlaanderen.

Els Franssen – HOGENT

Laurens Marysse – VIBE
Privilégiez les performances plutôt que des essences de bois spécifiques
Pour une utilisation durable du bois, il est nécessaire de ne plus se limiter à une courte liste d’essences éprouvées. Il ne faut pas opposer les variétés « locales » et « tropicales », mais se baser sur les performances requises, une gestion forestière responsable et démontrable, ainsi qu’une exploitation de davantage d’espèces de la diversité forestière.
Par Laurens Marysse (ASBL VIBE)
Le bois peut être un matériau de construction renouvelable, assurant la séquestration du carbone et s’inscrivant dans une économie circulaire, à condition qu’il soit récolté de manière responsable, utilisé avec soin et qu’il ait une longue durée de vie. Pourtant, dans le domaine de la construction, le choix des matériaux s’appuie encore souvent en premier lieu sur le nom d’une essence de bois bien connue. Selon Els Franssens, chercheuse en technologie forestière à la HOGENT, il faudrait appliquer le raisonnement inverse. Elle affirme : « La première question n’est pas de savoir si une essence est locale ou tropicale. Nous devons d’abord déterminer les performances requises pour une application donnée, puis sélectionner un bois qui peut répondre à ces exigences et qui est issu d’une filière dont la gestion responsable est attestée. »
D’une liste d’espèces à des exigences de performance
Dans les cahiers des charges, les essences de bois sont souvent utilisées presque comme s’il s’agissait de noms de marque. Cela rassure les concepteurs et les entrepreneurs, mais cela réduit également le marché. La demande se concentre toujours sur les mêmes variétés bien connues, tandis que les essences moins connues ou sous-utilisées sont écartées avant même que leur adéquation à un projet n’ait été étudiée. Ce constat est valable aussi bien pour le bois local que pour le bois tropical.
La prescription d’un matériau axée sur les performances ne se base pas sur un nom, mais sur la fonction de l’élément en bois. Quelles sont les exigences en matière de résistance et de rigidité ? À quel taux d’humidité le bois est-il exposé ? Quelle importance revêtent la stabilité de forme, le poids, l’usinabilité et l’aspect ? Quelle durée de vie et quel niveau d’entretien sont attendus ? Quelles dimensions doivent être disponibles et comment l’origine est-elle documentée ? Une fois ces exigences clairement définies, le secteur du bois pourra proposer une ou plusieurs solutions adaptées.
L’azobé illustre pourquoi le seul nom d’une essence ne constitue pas une spécification suffisante. Il s’agit d’une essence de bois très lourde qui, de par ses propriétés, peut convenir à des applications hydrauliques lourdes, mais son poids est trop élevé et elle manque de stabilité de forme pour la menuiserie d’extérieur. On ne peut pas en conclure qu’il faut remplacer l’azobé par une essence locale bien précise, mais que chaque application comporte ses propres exigences en matière de performances. Un bardage, un profilé de fenêtre, une lame de terrasse ou une poutre porteuse ne nécessitent pas le même type de bois.
Els Franssens explique : « Un architecte n’a pas besoin de connaître par cœur les propriétés de centaines d’essences de bois. C’est le concepteur qui doit définir précisément les performances requises. Les négociants en bois, les scieries, les fabricants et les chercheurs peuvent ensuite indiquer quelles essences, connues ou moins connues, sont adaptées et disponibles. »
« Local » et « tropical », pas aux antipodes
Els Franssens tient expressément à ne pas donner l’impression que le bois tropical doit être totalement délaissé. Elle déclare : « Je n’ai rien contre le bois tropical. Je suis contre l’utilisation systématique des mêmes essences de bois, peu importe le projet. Le bois tropical provenant de forêts dont la gestion durable est attestée et qui sont exploitées légalement peut présenter une grande valeur technique. Une sylviculture économiquement viable et responsable peut en outre contribuer à la préservation des forêts et à la création de revenus pour les communautés locales. Cependant, le simple fait d’utiliser du bois ne garantit pas pour autant une gestion durable des forêts. L’origine, la traçabilité et le mode de récolte restent déterminants. »
Le marché actuel considère trop souvent la forêt comme un catalogue ne contenant que quelques noms familiers. De ce fait, la demande se concentre sur un nombre limité d’espèces, alors que les forêts se caractérisent justement par leur grande diversité. De nombreuses autres variétés n’ont pratiquement aucune valeur économique alors qu’elles peuvent convenir à certaines applications. Les prescriptions de matériaux axées sur la performance permettent aux fournisseurs de proposer également des essences locales et tropicales sous-exploitées, dans le respect des limites écologiques de la gestion forestière.
La référence à la CITES doit également être nuancée. Ce n’est pas parce que le commerce international d’une essence est réglementé par la CITES que la forte demande protège ce type de bois. Cela montre justement qu’un contrôle de ce commerce est nécessaire afin d’éviter qu’il ne menace la survie d’espèces ou de populations. La CITES ne constitue en outre pas un label de développement durable. La solution fondamentale ne consiste donc pas simplement à remplacer toutes les espèces tropicales par des variétés locales, mais à réduire la pression exercée sur un groupe restreint d’espèces et à travailler exclusivement avec des filières légales dont la gestion responsable est avérée.
Els Franssens résume : « Il ne faut pas condamner l’utilisation de tous les bois tropicaux, ni considérer tous les bois locaux comme automatiquement durables. Le terme « local » fait référence à la distance entre le lieu d’utilisation et le lieu de culture du bois. En soi, cela ne donne aucune indication sur la gestion forestière, le rendement de transformation, la durée de vie ou l’adéquation. Nous devons apprendre à profiter de toute la diversité des forêts locales et tropicales, sans procéder à une exploitation qui dépasse les limites de l’écosystème. »
Dépasser le stade des bonnes intentions pour les filières locales
Recourir à davantage de bois local permet de limiter le transport, de renforcer les savoir-faire régionaux et de conserver la valeur économique au plus près du lieu de culture. Pour cela, l’intégralité de la filière se doit toutefois d’être opérationnelle : de la gestion forestière et de l’abattage au sciage, en passant par le séchage, le tri, la certification, la gestion des stocks et le conseil technique. Lorsque les rondins de bois local quittent leur région d’origine et n’y reviennent que sous forme de produit transformé, l’économie locale perd aussi le bénéfice du savoir-faire et de la valeur ajoutée.
Le secteur doit donc non seulement accroître sa demande en bois local, mais aussi apprendre à concevoir des projets en fonction des ressources réelles de la forêt et de la filière. Els Franssens détaille : « C’est un peu comme un chef qui cuisine avec les produits de saison. On ne peut pas s’attendre à ce que chaque forêt fournisse à tout moment de grands volumes de bois d’une même essence présentant les mêmes dimensions. Grâce à une collaboration en amont avec les gestionnaires forestiers, les scieries et les négociants en bois, la conception peut être adaptée aux assortiments disponibles. »
Historiquement, les importations sont avant tout une question d’offre
En Flandre, l’utilisation du bois local et du bois importé coexiste depuis des siècles. Des analyses dendrochronologiques montrent que du bois local a été utilisé notamment à Ypres, Gand, Alost, Bruges et Belsele. Parallèlement, pour les grandes constructions urbaines de charpentes en bois, on importait souvent du chêne provenant des régions de la Meuse et du Rhin ainsi que des zones commerciales du nord. Ce n’était pas parce que le bois local était de qualité inférieure, mais car les grands projets de construction nécessitaient des lots importants, d’une qualité suffisante, aux sections standardisées et de grandes dimensions. Les patrimoines forestiers locaux, de petite taille et morcelés, n’étaient pas toujours en mesure de satisfaire à l’ensemble de ces caractéristiques dans les volumes requis.
Le secteur minier belge utilisait aussi bel et bien du bois local. La prédominance ultérieure du bois de conifères scandinave dans le secteur de la construction s’explique donc davantage par des facteurs de disponibilité : des volumes importants et constants, des qualités prévisibles, des dimensions plus grandes et une filière commerciale bien développée. Une fois que la conception, la normalisation, le commerce et la transformation liés à une telle offre sont mis en place, le secteur a tendance à facilement s’appuyer sur celle-ci. Le défi ne consiste donc pas seulement à démontrer que d’autres essences de bois sont techniquement utilisables, mais aussi à mettre en place la filière qui permettra une commercialisation fiable.
Ferme écologique Bos t’Ename : regarder la poutre, pas l’espèce
La ferme écologique Bos t’Ename, conçue par le cabinet d’architectes murmuur, illustre le champ des possibles lorsque la conception, la gestion de la nature, l’enseignement et la recherche travaillent de concert. Le peuplier provenait de la forêt attenante et avait été mis à disposition dans le cadre de travaux de gestion. En l’absence de norme belge de classement visuel pour cette origine et cette application, des étudiants qui suivent un bachelier en technologie du bois de la HOGENT ont classé le bois en fonction de sa résistance, sur la base d’une norme française adaptée.
Lors du tri visuel en fonction de la résistance, chaque élément en bois est examiné afin de détecter les facteurs susceptibles d’influencer ses performances mécaniques, telles que les nœuds, le sens du fil, les fissures et les déformations. Ces caractéristiques déterminent quelles poutres peuvent être utilisées dans le cadre des classes de tri et de résistance requises. Cette classe donne des indications sur le bois de construction classé et sur la charge qu’une poutre peut supporter dans des conditions définies ; elle ne constitue pas une affirmation générale sur la charge qu’une essence de bois dans son ensemble peut supporter.
Els Franssens indique : « Le tri selon la résistance est toujours effectué lorsque le bois est utilisé à des fins de construction. Pour ce projet, le défi particulier ne résidait pas dans le fait que le peuplier soit par définition inadapté, mais dans l’absence d’un cadre normatif belge approprié et d’une expérience pratique suffisante. En examinant et en classant correctement le bois disponible, vous garantissez la sécurité de la construction et vous acquérez des connaissances utiles pour de futurs projets. »
La durabilité, aussi dès la phase de conception
L’essence de bois n’est qu’un des aspects qui influencent la durée de vie d’un élément de construction en bois. L’exposition à l’humidité, les détails de conception, la finition et l’entretien sont au moins tout aussi importants. Els Franssens clarifie : « Le bois peut être mouillé, mais il doit pouvoir évacuer l’eau et sécher à nouveau rapidement. Des problèmes surviennent lorsque l’eau est retenue ou lorsque les extrémités, les raccords et la ventilation ne font pas l’objet d’une attention suffisante. »
Une description minutieuse peut considérablement élargir le champ d’application des espèces moins durables ou moins connues. Veillez à laisser une distance suffisante par rapport au sol et à prévoir des extrémités protégées, des surfaces permettant l’écoulement de l’eau, des structures ventilées ainsi que des composants qui restent accessibles et remplaçables. Le choix des matériaux implique également de choisir un système de finition adapté et d’un plan d’entretien réaliste.
Els Franssens poursuit : « Il ne faut pas exiger une durabilité naturelle maximale pour chaque application. C’est souvent excessif. Prévoyez un niveau de durabilité suffisant compte tenu de l’exposition réelle et associez-le à une conception de qualité. Cela permet d’élargir considérablement la gamme d’essences de bois disponibles et d’utiliser les ressources disponibles de manière plus raisonnée. »
Concevoir à partir de ce que la forêt offre
Le changement de cap préconisé par Els Franssens n’est donc ni une campagne contre le bois tropical, ni un plaidoyer en faveur de l’utilisation exclusive de bois local. Il s’agit d’un appel à ne plus considérer le nom de l’espèce comme un point de départ allant de soi. Un cahier des charges doit préciser les performances techniques, la durée de vie attendue, l’es modalités d’entretien et l’origine certifiée démontrable des produits. Une fois ces conditions réunies, il faut laisser au marché la latitude de proposer d’autres solutions adaptées.
Els Franssens conclut : « Nous devons cesser de forcer les forêts à produire notre petite liste de courses. La conception doit partir des ressources que peuvent nous offrir les forêts gérées de manière durable, tant pour les variétés locales que tropicales. En associant la diversité des forêts aux connaissances en matière de performances et d’applications, nous diversifions la demande et exploitons davantage les ressources disponibles. L’utilisation du bois peut ainsi soutenir la gestion forestière et la biodiversité, au lieu de mettre systématiquement la pression sur les mêmes essences. »










